En 1810, Elizabeth, Margaret et Louise Philpot, toutes les trois « vieilles filles » désargentées, sont contraintes de quitter Londres et la demeure familiale après le mariage de leur frère. Elles s’installent à Lyme Regis, une petite ville de la côte anglaise du Dorset. Passionnée par les poissons fossiles, Miss Elizabeth y fait la connaissance de la jeune Mary Anning, une chasseuse de fossiles particulièrement douée. Après la découverte d’un spécimen inconnu, leur passion commune va prendre une nouvelle dimension… (1)
Mêler fossiles, paléontologie et condition féminine au début du XIXe siècle : c’est le pari – risqué mais réussi – de Tracy Chevalier dans son dernier roman Prodigieuses créatures (2). L’autrice de La Jeune Fille à la perle nous offre ici un récit brillamment mené, que j’ai dévoré en quelques jours. J’ai d’autant plus apprécié ce roman qu’il s’inspire de faits réels : la vie de Mary Anning, collectionneuse de fossiles et paléontologue anglaise et celle d’Elizabeth Philpot, son amie et « mentor ». L’autrice suit leurs longues « chasses » sur les plages froides et ventées de Lyme Regis, les gants des femmes déchirés et leurs mains abîmées par les rochers et souillées par la glaise.
Après avoir trouvé nombre de « curios », comme elle les appelle (vertèbres, griffes du diable, serpents de Ste Hilda, bézoards, éclairs, lys de mer qui s’avèreront être d’innocents fossiles tels des ammonites ou bélemnites), Mary découvrira un fossile singulier, qu’elle prendra d’abord pour un énorme crocodile. On apprend que la jeune femme indomptable découvrira successivement plusieurs ichtyosaures (ses « crocos »), des plésiosaures (surnommés « tortues »), le premier ptérodactyle complet de Grande-Bretagne et Squaloraia, un animal de transition entre les requins et les raies.
Elle sera citée dans plusieurs publications, dont une du paléontologue français Georges Cuvier et une autre de l’anglais William Buckland (qu’on retrouve dans le récit). Certains des « monstres » de la jeune fille sont toujours exposés au Muséum national d’histoire naturelle à Londres et à la Galerie de paléontologie du Muséum national d’histoire naturelle à Paris. L’auteur dévoile ici avec brio des qualités indéniables de recherche historiques.
J’ai particulièrement été sensible aux descriptions de l’émoi provoqué par ces découvertes de fossiles sur les habitants de Lyme Regis, fervent croyants ou simples superstitieux. La condition féminine est également un élément central du récit. J’ai été assez estomaquée de voir la soumission des femmes, à leur mari ou leur rang. Mary, malgré ses connaissances empiriques des fossiles et de leur dégagement, sera longtemps considérée comme une simple « guide touristique » par les géologues de Londres. Elizabeth, femme du monde et érudite, n’aura même pas le droit de pénétrer dans un salon de la Geological Society. Ni elle ni Mary ne se marieront, sans doute à cause de leur esprit libre et curieux, très éloigné de ce qu’on attendait des femmes à l’époque.
« Prodigieuses créatures » est l’histoire d’une belle amitié entre deux femmes d’âges et de conditions différentes qui unies par une passion commune, braveront ainsi les préjugés et les interdits de leur époque. Avec beaucoup de finesse dans l’écriture, avec une grande tendresse pour ses personnages […] Tracy Chevalier nous offre encore ici un très beau roman (1).
Notes
1/ En effectuant quelques recherches parmi les critiques déjà publiées, j’ai découvert un article du blog « Carnet de lectures » qui résume mes impressions après la lecture du roman. J’en reproduis ici deux paragraphes (avec de légères modifications).
2/ Prodigieuses créatures, Tracy Chevalier, mai 2010, éditions Quai Voltaire, 384 pages, 23 €
Illustration
B.J. M. Donne en 1847 ou 1850 / Geological Society, Londres
